Pendant longtemps, je me suis arrêtée à cette simple phrase.
Par pudeur. Par peur aussi. Peur que cette histoire intime, déroutante, presque irréelle, se perde dans le bruit du monde.
Aujourd’hui, le temps a fait son œuvre.
Et je sens que c’est à mon tour de raconter. De transmettre. Parce que cette rencontre a profondément transformé la femme endeuillée que j’étais.
Rien, pourtant, ne me destinait à cela.
J’ai toujours aimé les animaux. Petite, je connaissais par cœur les fiches sur la faune du monde entier, avec un amour particulier pour les chiens. J’aimais aussi l’eau, la mer, nager, me sentir portée. Mais les dauphins ? Pas spécialement.
Pourtant, en 2009, je décide de rejoindre le Tethys Research Institute, une organisation qui protège les océans grâce à la recherche scientifique (notamment sur les baleines et les dauphins) et mène des actions de sensibilisation auprès du grand public.
Je pars donc pour le golfe d’Amvrakikos, en Grèce où je participe au « Ionian Dolphin Project ».
J’y découvre, pour la première fois, ces cétacés dans leur élément. Nous photographons, collectons et traitons des données. J’apprends beaucoup sur leur biologie et leur comportement, ainsi que sur les dangers auxquels ils font face mais cette approche reste intellectuelle.
Et puis, en 2010, quelque chose s’ouvre.
Ma sœur organise un atelier de coaching et me propose d’y participer. Curieuse avec l’envie de lui faire plaisir, j’accepte. Et en fin de journée, un exercice nous est proposé : dessiner spontanément ce qui est important pour la suite de notre vie.
Sans réfléchir, mes crayons de couleur font naître un dauphin dans les vagues et des yeux qui observent.
Et j’écris : « Revenir à l’essentiel » que je rature et transforme en “revenir à MON essentiel”.

Je ne comprends ni ce message ni ce dessin qui semblent surgir de nulle part.
C’est fou parce que, moi qui ne conserve pas tellement de souvenirs, j’ai conservé et retrouvé ce dessin là. Sans doute comme le témoignage d’une promesse que je ne savais pas encore lire.
La première rencontre : Les Açores
La vie continue son cours. Je vis à Paris, je travaille dans l’audiovisuel, je voyage beaucoup.
Tout est intense, stimulant… mais en moi, il y a un vide. Un vide immense que même une travail thérapeutique n’apaise pas vraiment.
Et puis un jour, je ressens comme un appel irrépressible : celui de nager avec les dauphins. Alors je lance des recherches pour contacter des personnes qui permettent ce type d’expérience dans une démarche éthique et respectueuse envers les cétacés et l’océan.
Et je trouve une association suisse avec laquelle je pars aux Açores.Le lieu est magnifique, sauvage comme j’aime. Nous sommes un petit groupe. Mais, alors que nous nous préparons pour la première sortie en mer, je panique. Ou plutôt je tétanise. Je vais m’allonger et je vis une sorte de transe avec des images contenant beaucoup de sang. Je ne comprends rien à ce qui m’arrive.
La sortie est imminente. Je dois me lever pour embarquer sur le zodiac. Je suis dans un drôle d’état mais je fais bonne figure. Ici, l’océan est bleu foncé, sombre, presque inquiétant.

Je ne parviens pas à descendre dans l’eau. Une participante aguerrie me prend alors la main : “Je viens avec toi. On sera ensemble.” Je décide de lui faire confiance.
Et là… tout bascule.
Il y a ce premier regard. De ceux qui s’impriment à tout jamais dans la mémoire rétinienne. Il fut certainement fugace et pourtant il m’a laissé un sentiment d’éternité. Je ne le savais pas à l’époque mais, telle une déflagration, ce dauphin a ouvert une brèche dans ce qui était cadenassé.
Mais ce qui m’attend ensuite est encore plus bouleversant.
Une tristesse immense m’envahit. Viscérale. Inexplicable.
À chaque rencontre avec les dauphins, mes larmes embuent mon masque. Une pensée revient, encore et encore :
« Désolée… je ne peux pas venir avec vous. Je ne peux plus vous suivre. »
Je ne comprends rien à ce que je traverse. Tout cela est tellement irrationnel que je n’en parle à personne. Je reste seule avec ce mystère.
La rencontre décisive à Hawaï
Six mois plus tard, je décide de partir de nouveau nager avec les dauphins. Je veux comprendre.
Cette fois-ci, je pars à l’autre bout du monde, à Hawaï.
Je ne sais pas encore que ce voyage va tout éclairer.
J’y rencontre un chaman hawaïen, Kahuna Harry Uhane Jim, l’un des derniers « Kahuna » de la tradition Lomilomi.
Lors d’un rendez-vous, après avoir longuement hésité, j’ose enfin poser la question qui me hante. Je lui raconte mon expérience des Açores et cette tristesse qui m’habite depuis :“Pourquoi suis-je si triste en compagnie de dauphins ? Pourquoi ai-je l’impression de les avoir abandonnés ?”
Je me souviens parfaitement de sa réponse en anglais qui me traverse de part en part. « Vous portez dans votre ADN la mémoire d’une vie où vous étiez l’un.e d’entre eux. »
J’imagine ce que cela peut provoquer chez certain.e.s d’entre vous qui lisez ces mots.
Et pourtant…
À cet instant précis, je m’effondre en larmes. Je n’ai pas de doute, plus d’interrogation. Il y a juste une évidence. Mon corps la reconnaît. Quelque chose en moi sait.
Je m’isole pour pleurer. Le temps n’a plus d’importance parce que, pour la première fois, ce chagrin a un sens.
Et, à partir de là, tout change.
Nager avec les dauphins devient une joie immense et ce n’est que le début !
Deuil et renaissance : Mer des Caraïbes, 2013
En 2013, en plus d’un mal être persistant que je me traîne, je traverse deux deuils qui me brisent : Ma grossesse s’arrête, le cœur de mon bébé en devenir s’est arrêté. Et je sais que je n’aurai jamais d’enfant. Le deuil de la maternité commence ici aussi.
Pourtant je n’en parle pas. Je m’enfonce dans le silence et l’isolement. Mon couple se disloque et je glisse dans une profonde dépression due au deuil. Je donne le change mais plus rien ne m’anime. La flamme de la vie m’a quittée.
Jusqu’au jour où ma sœur me dit : « Tu ne vas pas bien. Il faut que tu fasses quelque chose. » C’est fou ce qu’une phrase toute simple peut produire. Elle me fait l’effet d’un électrochoc.
Je décide de partir au Laos et au Myanmar, en espérant me reconnecter à une spiritualité qui sommeille et découvrir de nouveaux horizons. Mais je n’ai pas d’élan. Je prépare ce voyage en mode automatique, juste pour fuir. Pour respirer un ailleurs en espérant qu’il cicatrisera ma douleur.
Et là, je repense aux dauphins. Instinctivement, je sens qu’ils vont m’aider. Je choisis d’aller sur une petite île dans la mer des Caraïbes, avant mon départ en Asie.
Le lieu est simpl et parfait : Tout y est accueillant, apaisant et favorisant la déconnexion. L’équipe est formidable. Il y a du yoga, de la respiration holotropique, une délicieuse nourriture végétarienne et surtout 7h par jour en mer en catamaran.

Je fais bonne figure mais, assise à l’avant du bateau, je suis silencieuse et me laisse engloutir, moi et mon chagrin, par le bleu azur insolent du ciel et de la mer.
Mais, en cinq jours, tout change. Au fur et à mesure des nages avec ces êtres merveilleux quelque chose en moi bouge, doucement.
Je me relève.
Les dauphins rallument en moi cette flamme que je croyais éteinte.
Je ne saurais expliquer précisément comment.
Mais leur présence, leurs regards, leur joie, leur fluidité… me touchent à un endroit que rien d’autre n’avait pu atteindre.. Comme s’ils me disaient « On te voit. »
Une vie transformée
Ces êtres sont des créatures d’exception.
Le mot « dauphin » vient du grec delphis, lié à l’idée de matrice. Aujourd’hui encore, les scientifiques s’intéressent à leurs capacités, notamment leur écholocation (ces sons et ultrasons qu’ils émettent) et à leurs effets potentiels sur le vivant. Certaines recherches, notamment dans le cadre de la “dolphin-assisted therapy” ont observé des effets positifs sur les plans émotionnel et cognitif.

Mais au-delà des hypothèses, il y a l’expérience : leur présence, leur nature joueuse, et cette sensation troublante d’être profondément vu semblent toucher quelque chose d’essentiel en nous.
Ils ont, j’en suis convaincue pour l’avoir éprouvé dans ma chair, (et je ne suis pas la seule dans ce cas) un phénoménal pouvoir de réparation.
Ce retour à la vie a été un tournant radical : Il m’a permis de continuer mon chemin de deuil autrement.
Psychothérapie, retraites de méditation, hypnose… je suis devenue bouddhiste et j’ai continué de voyager notamment dans les pas du Bouddha.
Je me suis formée pendant 4 ans à la médecine traditionnelle chinoise et au shiatsu, puis aux soins du corps et à l’accompagnement du deuil. J’ai même créé ce podcast sur le deuil “Ainsi va la vie” en 2021.
Une rencontre déroutante
En 2022, je retourne sur cette île. Je suis à l’eau avec un groupe de dauphins très curieux.
Je nage côte à côte avec certains, quand un grand dauphin tacheté s’approche, s’éloigne, puis revient avec une insistance troublante. Je me dis que je dois l’intriguer, et j’en ris intérieurement.
Puis, tout à coup, nos regards se croisent. Quelque chose me traverse de part en part : une vibration, une évidence. Mon corps tout entier résonne d’une certitude inexplicable : « on se connaît ».
Et là, venue de nulle part, une sensation fulgurante : cette rencontre n’est pas la première. Comme un souvenir qui remonte d’un autre temps, d’un ailleurs. Une véritable dinguerie. Je suis chavirée par ce que je ressens.
Mais le ciel s’assombrit, les nuages s’amoncellent, et les dauphins s’éloignent.
Il est temps de regagner le bateau, de rentrer avant la tempête. Pourtant, je reste là, sous l’eau, au pied de l’échelle, incapable de sortir. Une autre participante est près de moi.

Je me surprends alors à fermer les yeux et, de tout mon cœur, à demander :
« S’il te plaît… si ce que j’ai ressenti est vrai, reviens avant que je ne parte. S’il te plaît. Reviens. »
Je n’entends plus aucun cliquetis. Les dauphins sont loin.
A l’instant où je m’apprête à enlever mes palmes, je vois la silhouette du grand dauphin tacheté foncer droit sur nous, nous contourner, puis s’éloigner à nouveau.
Mon cœur s’emballe, je suis totalement abasourdie. Heureusement que la nageuse à mes côtés a tout vu sinon j’aurais douté de ce à quoi je venais d’assister !
Une fois sur le pont du bateau, je lui glisse, encore sous le choc : “Tu as vu ce qui vient de se passer ?”
Elle acquiesce. Une gratitude infinie m’envahit pour ce cadeau aussi inattendu qu’improbable.
Et même si cette expérience fait écho à d’autres expériences déroutantes qui me sont arrivées sans que je les aie cherchées ou demandées, je n’ai jamais cherché à approfondir ni à comprendre pourquoi.
12 ans plus tard, cultiver la joie
Depuis, je suis retournée quatre fois en mer des Caraïbes (et je compte bien ne pas m’arrêter là !).
Chaque retraite est différente, et de plus en plus remplie de joie. Je m’y sens chez moi, dans ce cadre sécurisant et tranquille.
Les membres de l’équipe sont formidables : bienveillance, disponibilité et surtout éthique et respect dans les rencontres avec les dauphins. C’est mon « secret place », un lieu précieux qui fut le berceau de ma renaissance.
Chaque rencontre avec les dauphins m’exalte et m’émerveille. C’est un sentiment difficilement descriptible. Tout est libre et fluide.
En 2025, lors d’une méditation du souffle -que j’avais déjà vécue en 2013 dans une douleur insoutenable- je n’ai ressenti que de la joie.
Douze ans plus tard, après tout ce chemin de reconstruction et de découverte de moi-même, je suis habitée par la joie d’être en vie, de respirer, d’être là, simplement.
Les dauphins m’ont aidé à faire une partie du chemin en me reconnectant à la joie, notre énergie fondamentale. J’ai fait l’autre partie du chemin.
Et désormais j’ai choisi d’être heureuse quoiqu’il arrive.